Attention aux crêtes de coq

Bon comment je vais réussir à dire ça sans que ca paraisse méchant ? Quand j’ai vu l’affiche de l’Inter-LGBT pour la prochaine marche des fiertés, je me suis dit que ce n’était vraiment pas possible et en même temps  j’ai pensé qu’il faut que quelqu’un leur explique parce qu’y a trop de choses auxquelles ils n’ont pas dû réfléchir. Alors je m’y colle.

filet
Thierry Schaffauser

par Thierry Schaffauser - Dimanche 17 avril 2011

Pute, pédé, drogué, ancien d'Act Up, il vit à Paris après une vie à Londres. Il s'intéresse aux luttes putes, pédés, sida, au syndicalisme, et aux questions dites minoritaires en général, mais pas que... Il a coécrit le livre manifeste Fières d’être Putes, et apparaît de temps en temps dans les pages « Comment is Free » du Guardian.  

filet

Bon comment je vais réussir à dire ça sans que ca paraisse méchant ? Quand j’ai vu l’affiche de l’Inter-LGBT pour la prochaine marche des fiertés, je me suis dit que ce n’était vraiment pas possible et en même temps  j’ai pensé qu’il faut que quelqu’un leur explique parce qu’y a trop de choses auxquelles ils n’ont pas dû réfléchir. Alors je m’y colle.

D

epuis que le PS l’a inscrit dans son programme en 2004 suite au mariage de Begles, on a droit chaque année à plus ou moins le même mot d’ordre de l'inter-LGBT avec le mot « égalité » et cette année ce sera donc: « Pour l’Egalite en 2011, en 2012 je vote ! » Ça me pose vraiment déjà un premier problème parce qu’en France, le militantisme LGBT semble se contenter d’attendre que la gauche gagne les prochaines élections. C’est déjà ce qui s’était passé en 2007 et puis, finalement, 4 ans après, on n’en est toujours à peu près au même point, voire en recul. Bah oui, y a tellement de gays qui votent à droite en plus, et on se souvient de l’édito de la Doustaly dans Têtu disant « Quel que soit le vainqueur, on a gagné ». Bisous à toi Thomas au passage. Oui, on ne s’en est toujours pas remises.

Il y a eu plein d’occasions d’être en colère et de se révolter, mais ce slogan donne l’impression que le changement viendra davantage par les urnes que par la mobilisation politique. Or, j’aimerais rappeler que quand la gauche était au pouvoir, il a quand même fallu que des militants harcèlent lourdement (comme on savait le faire à l’époque) afin qu’ils concrétisent nos demandes. Le 9 octobre 1998, les députés socialistes ont oublié de se présenter à l’Assemblée Nationale pour voter le texte sur le pacs, ce qui a laissé un an de plus à Boutin pour bloquer la proposition de loi. Jospin n’avait pas osé en faire un projet de loi et il a fallu que ce soit nos deux députés pédés habituels qui fassent le boulot. Et puis ensuite la menace d’outing et tout ça pour ceux qui s’en souviennent.

 

On peut m’objecter que sous la droite, avec autant de députés homophobes, il est quasi impossible d’obtenir l’égalité des droits. Le problème, c’est peut être justement qu’on est trop scotchés là-dessus. En France, l’égalité ça se résume au mariage et à homoparentalité ? Je ne dis pas que ce n’est pas important. Ça l’est sans doute pour plein de personnes LGBT. Mais ça nous fait oublier un tas de choses pour lesquelles on ne fait jamais rien, ou peu. Parce que ces autres choses ne sont souvent pas considérées comme des questions LGBT. Est-ce qu’on sait en France qu’il y a des groupes queers de couleur dans les pays anglo-saxons ? Je veux dire politiques, pas juste de convivialité ou de la scène commerciale. Est-ce qu’on a entendu parler des théories d’intersectionnalité ? Sans doute un truc de communautaristes vous me direz. Oui sans doute.

 

 

Pink washing

 

Est-ce qu’on sait en France que dans d’autres pays on milite pour les queers en prison, les queers sans-abri, qu’un quart des SDF de New York seraient LGBT ? En France, peut être ? Bah non, on ne sait pas et on ne veut surtout pas de statistiques selon l’identité des gens car ce serait du communautarisme. On n’a que le Refuge, OK c’est déjà pas mal. Est-ce qu’on parle de la retraite des transpédégouines quand il y a un mouvement national dans tout le pays et que ca serait peut être l’occasion d’en parler? À part pour la réforme du PACS, ceux/celles qui ne sont pas en couple ? Est-ce qu’on a entendu parler du pinkwashing ? Est-ce qu’on a déjà eu un mot d’ordre de Gay Pride sur le sida après 30 ans d’épidémie ? Bon, j’arrête avec mes questions, ce n’est pas gentil. Chacun fait ce qu’il peut et tout le monde est débordé dans les associations, d'accord. Et puis personne n’a de moyens puisqu’il faut attendre les subventions de la gauche quand elle sera au pouvoir un jour, compris.

 

En revanche, là où on n’a pas trop d’excuse, c’est quand on reproduit des trucs symboliques républicano-nationalistes et cette affiche vraiment… Le Doaré, la présidente du centre LGBT, nous avait déjà fait le coup avec son pique-nique républicain lors du 14 juillet dernier. Ça nous avait bien fait rire sur Facebook d’ailleurs. Célébrer la fête nationale avec le Centre-LGBT, il fallait y penser. Peut être que l’Inter LGBT voulait nous faire rire encore avec ce coq entouré d’un boa. Pourquoi pas, ça peut être rigolo. En fait, ça aurait pu être rigolo sous forme d’autodérision si un vrai effort était fait dans nos communautés pour éviter l’uniformisation de notre mouvement.

Car c’est le gros problème en France. On n’arrive pas à penser l’égalité dans la différence. Il faut toujours faire l’effort de s’intégrer en adoptant les mêmes coutumes que les groupes dominants. Donc voilà, on veut se marier et avoir des enfants comme eux. Vive l’amour et le couple, quand tant d’entre nous sommes célibataires et baisons avec n’importe qui. Mais de là à devoir porter les couleurs de la République, ça va vraiment trop loin.

 

Un coq avec visuel bleu blanc rouge, ce serait pour « développer le concept de fierté » et « interpeller le public beaucoup plus largement que le public LGBT ou associatif ». Moi, ce que je comprends dans ces déclarations du porte parole de l’Inter-LGBT, c’est qu’on veut montrer aux hétéros français qu’on fait partie de la même communauté nationale, qui est jusqu'à présent la seule communauté légitime en France. La fierté d’être français parlerait bien au public (les hétéros) et serait un symbole complice pour s’attirer leur sympathie afin qu’ils comprennent mieux notre fierté à nous aussi. Mais est-ce une fierté comparable ?

 

Autant je défends la fierté des minorités, j’ai même écrit un livre sur la fierté d’être pute, autant la fierté nationale… surtout pour un pays comme la France avec un passé colonial et esclavagiste, ça ne le fait pas trop. Et ce passé dont nous n’avons plus la mémoire (ou dont on transforme la mémoire avec des lois sur l’aspect positif de la colonisation) tend à se perpétuer dans notre présent. En France, avec ses 25.000 expulsions par an, la restriction de l’aide médicale d’État, les interdictions de porter le voile, l’exclusion des Roms, les tests ADN au regroupement familial, ses débats sur l’Islam ou l’identité nationale, ses blagues sur les Auvergnats et ses 20% d’électeurs Front National, est-ce pertinent dans notre contexte politique actuel de développer sur ce concept de fierté avec cette mise en parallèle LGBT / nation ?  

 

Comment l’Inter LGBT n’a-t-elle pas vu le risque en utilisant ce symbole républicain français ? Pourtant, on sait maintenant que le féminisme ou les luttes LGBT sont récupérés et instrumentalisés de plus en plus par des politiciens xénophobes. Ils n’ont peut-être pas fait gaffe au travail des Panthères roses, des Tumultueuses et des Indivisibles par exemple sur le site de LMSI, mais je pensais qu’après la déclaration de Judith Butler lors de la Gay Pride de Berlin, certains feraient attention. Notre mouvement a bien vu le piège tendu par Marine Le Pen et a dénoncé justement sa tentative d’instrumentalisation du thème de l’homophobie pour stigmatiser les musulmans. Or, visiblement, cette affiche ne s’adresse qu’aux Français et c’est un vrai problème politique. 

 

 

« Notre identité n’est pas nationale »

 

Quand Act Up et les Panthères roses ont créé le badge « notre identité n’est pas nationale », c’était justement en refus des discours racistes du gouvernement et pour dire qu’être LGBT ou transpédégouine ou plus généralement minoritaire, était une identité politique de résistance et que chacun d’entre nous étions multiples, que nous ne pouvions pas être réduits à notre nationalité, d’autant plus quand beaucoup d’entre nous ne sont pas français ou ne se reconnaissent pas dans les représentations d’une France blanche souchienne et complètement paranoïaque avec l’Islam.

 

L’instrumentalisation des questions LGBT à des fins racistes, c’est par exemple quand on parle d’homophobie dans le monde, mais pas en France, c’est quand on parle d’homophobie dans les banlieues et pas ailleurs, c’est quand on parle des rappeurs et pas des députés qui tiennent des propos bien pires, c’est quand on parle des musulmans comme d’un groupe homogène comme s’ils étaient tous homophobes ou qu’il n’y avait pas de musulmans transpédégouines et comme si leurs leaders avaient le même pouvoir de nuisance qu’une catholique intégriste au gouvernement. Tout cela est de plus en plus pratiqué par des politiciens souhaitant nous manipuler, mais aussi par des hommes gays qui sont de plus en plus nombreux à être ouvertement racistes. Pour rappel, on a déjà eu en Europe Pym Fortuyn et Jorg Haider et ce serait bien qu’on évite la même chose en France. À Londres, on a même failli avoir une Gay Pride organisée en partie par un des fondateurs de l’English Defence League.

 

Je sais bien que vous allez me dire que je pars sur mes grands chevaux et que l’Inter-LGBT n’a rien à voir avec l’extrême droite. Je suis d’accord et ce n’est pas du tout ce que je dis. Ce que je dis, c’est que cette affiche est maladroite et que reprendre de tels symboles dans un tel contexte politique et quand si peu de queers de couleur sont partie prenante de notre mouvement, c’est prendre le risque de renforcer le stéréotype d’un mouvement fait par des Français blancs pour des Français blancs.

 

Beaucoup de citoyens français non-blancs savent déjà très bien que derrière cette valorisation de l’identité nationale française se cache aussi l’exclusion de ceux qui ne ressembleraient pas à un modèle républicain universaliste de la « francité ». On sait pourquoi certains Français sont contrôlés par la police plusieurs fois par jour et d’autres non. Avoir des papiers en règle, ça devrait pourtant nous interpeller aussi si nous incluions vraiment les T du LGBT by the way... Comme quoi le problème ne s’arrête pas qu’à l’identité nationale ou la couleur. Ce que j’aimerais, c’est que notre mouvement défende ses idées au delà du concept étriqué de la nation. Virginia Woolf a dit: « As a woman I have no country. As a woman I want no country. As a woman, my country is the whole world. »

 

J’aimerais que les transpédégouines ou même les LGBT puissent en dire de même.

 

PS : Ce texte a été initialement écrit juste après la sortie de l’affiche de l’Inter-LGBT mais publié une semaine après. Entre temps beaucoup de personnes et organisations ont fait part de leur critique face à cette affiche et je ne veux donc prétendre être le premier ou le seul à réagir. De plus, mon texte contribue paradoxalement à invisibiliser des groupes queers de couleurs quand mon intention est à l’opposé. En effet, j’ai omis de mentionner l’organisation Tjenbe Red, ainsi que de préciser que l’organisation Lesbiennes Of Color (LOCs) existe depuis janvier 2010 et non pas depuis peu comme je l’ai cru. Dernier point, mon amie Lalla m’a fait remarquer que l’usage des termes LGBT ou transpédégouines contribuaient également à l’impérialisme des gays qui invisibilisent les identités trans’ tout en parlant à leur place. Je pense donc important d’inclure ces critiques à ce texte afin d’en corriger les erreurs. 

 

 


Thierry Schaffauser

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter