Bandes urbaines ou jeunes de la rue ?

Il y a peu, j’ai rencontré le garçon qui partage aujourd’hui ma vie. J’ai rapidement compris qu’il était issu d’un milieu qu’il préférait taire: celui de la rue. Issue moi-même, paradoxalement, de la banlieue huppée bruxelloise (à l’époque il s’agissait d’un village), il n’en restait pas moins que ce type de personne avait constamment croisé ma route. Dès la cours de récréation, je cherchais refuge derrière les poings éprouvés des caïds de l’école et, plus tard, je réalisai mon premier reportage sur les enfants de la rue tchadiens, à N’Djaména. Pour accueillir ensuite un enfant de la rue guinéen au sein de mon couple que j’avais constitué avec une personne issue, à peu de choses près, du même milieu. Mais madrilène, cette fois. Bien sûr, en général, on ne parle d’eux dans les médias qu’en termes péjoratifs: voyous, délinquants, racaille et j’en passe… 

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Linda Mondry

par Linda Mondry - Dimanche 03 avril 2011

Journaliste, elle gravite durant plusieurs années dans la presse généraliste et associative belge au gré des opportunités. Puis abandonne tout pour tenter de redéfinir sa vie par elle-même. Loin du monde, elle constate malgré tout son attachement à son métier et tente donc, aujourd'hui, d'assumer cette irrépressible particularité.  

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Il y a peu, j’ai rencontré le garçon qui partage aujourd’hui ma vie. J’ai rapidement compris qu’il était issu d’un milieu qu’il préférait taire: celui de la rue. Issue moi-même, paradoxalement, de la banlieue huppée bruxelloise (à l’époque il s’agissait d’un village), il n’en restait pas moins que ce type de personne avait constamment croisé ma route. Dès la cours de récréation, je cherchais refuge derrière les poings éprouvés des caïds de l’école et, plus tard, je réalisai mon premier reportage sur les enfants de la rue tchadiens, à N’Djaména. Pour accueillir ensuite un enfant de la rue guinéen au sein de mon couple que j’avais constitué avec une personne issue, à peu de choses près, du même milieu. Mais madrilène, cette fois. Bien sûr, en général, on ne parle d’eux dans les médias qu’en termes péjoratifs: voyous, délinquants, racaille et j’en passe… 

J

’avais pourtant pu constater que, si leurs existences n’avaient pas forcément toujours été des plus reluisantes, c’était surtout eux qui m’avaient appris le respect et l’intégrité de ma propre personne. En effet, si l’art de la débrouille amène souvent à vivre dans les zones les plus ombrageuses de la société, il n’en demeure pas moins un fait incontestable: contrairement aux jeunes de la classe moyenne qui, comme moi, peuvent toujours se rattraper en seconde session, rater un seul examen à l’université de la rue t’amène directement dans le caniveau. À la rue, les « faux-culs » ne font pas recette. Ils connaissent donc, au moins entre eux, la franchise du cœur. Alors, à l’heure où ma ville, Bruxelles, se met à trembler face au phénomène, soi-disant nouveaux, des « bandes urbaines », je vous propose de me suivre à la découverte de leur véritable réalité. Parce que, comme je le leur mentionne pour justifier mon enquête journalistique, j’en ai marre qu’on les prenne pour des cons. Et quel que soit leur degré de férocité, en général, ils approuvent sans réserve. Je vous souhaite donc, au fil de mes articles à paraître, une excellente lecture.

J’ai rencontré Abderahim dans un sous-sol du métro. Il déambulait là, un peu livide, entre les stands d’une petite fête suburbaine. Je n’ai pas vu de suite qu’il était marocain alors qu’il regardait des dessins d’enfants tout en écoutant, un peu lointain, leurs slams. Maigre, légèrement moustachu avec deux dents manquantes. Conséquences d’une assuétude passée, selon ses dires, à l’héroïne. Je n’ai compris que plus tard qu’il pensait à sa fille de douze ans, lorsqu’il me l’a présentée autour d’une table d’un salon de thé marocain. Mi Belge de par sa mère, elle s’était exclamée « Mais il n’y a que des hommes ici ! » en poussant la porte de l’établissement. Je lui avait répondu « T’inquiètes, avec moi, on sera deux ». Son papa avait souri.

 

J’avais abordé Abderahim car on me l’avait renseigné, alors qu’il a aujourd’hui 42 ans, comme un ancien caïd d’Anneessens, ce vieux quartier du centre de Bruxelles aux limites bouquinistes. Seuls y viennent, ou presque, des Belges de souche amateurs de vieux livres, CDs et DVDs — ou des travailleurs sociaux. Snacks. Frites, durums et keftas...  Au cœur des pâtés de maisons, les façades écaillées voisinent avec des tours à appartements à l’apparence délabrée. Je l’avais invité à prendre un verre, une Chimay bleue selon son choix, un peu à l’écart de ce voisinage musulman. À ma grande surprise, malgré mes questions, il ne parlait que de sa petite Lubna, 12 ans, et j’ai donc décidé de l’écouter. Il avait fait de la tôle pendant huit ans pour trafic de stupéfiants et tout un tas d’autres conneries qu’il préfère me passer sous silence. C’est bien son droit. Maintenant, il me dit souffrir énormément de cette image de délinquant qui lui colle toujours à la peau malgré le fait qu’il ait purgé sa peine et que, toujours selon ses dires, il se soit rangé. Il paraitrait que lorsqu’un casse, auquel il n’a jamais pris part, se produit dans un immeuble de sa rue, c’est toujours chez lui que les flics débarquent. Lorsqu’il entre dans une épicerie, le vendeur lui tend presque machinalement la caisse en tremblant. Dernièrement, alors qu’il se promenait avec Lubna, un policier lui aurait demandé « s’il les prenait toujours plus jeunes ». Il avait presque fermé sa gueule, « C’est ma fille » avait-il répondu tout en vibrant de rage. Il me dit que s’il ne croyait pasen Dieu, ça fait longtemps qu’il aurait pété un câble.

 

 

Grand-père tirailleur

 

Son grand-père serait arrivé en Europe comme tirailleur durant la seconde guerre mondiale: « Sans des guerriers comme lui, vous parleriez peut-être allemand et il n’y aurait plus un seul juif sur terre ». Son père aurait ensuite ouvert une épicerie dans le quartier tout en élevant plus d’une dizaine d’enfants. Ayant grandi dans la rue, Abderahim serait le seul de la famille à avoir mal tourné. D’après lui, le fait d’avoir été victime de la pédophilie d’un prêtre alors qu’il fréquentait les scouts l’aurait poussé à la révolte: « C’est un truc qui te ronge, une honte qui te bouffe silencieusement de l’intérieur ». Aujourd’hui, il se bat contre son ex-femme, selon ses dires prostituée de son état, pour obtenir la garde de sa fille  qui vit dans une maison d’accueil hors de Bruxelles. Il refuse également que la petite fréquente ses grands-parents maternels alors qu’il les soupçonne d’inceste. Mais, pour lui, le combat semble inégal: ils possèderaient les moyens financiers de lui fournir une aisance matérielle avec laquelle il se révèle bien en peine de rivaliser. Dernièrement, il aurait dépensé la totalité, ou presque, de son allocation de chômage pour lui acheter le dernier cri en matériel informatique et Hi-Fi. Tout en fumant son joint, parfaitement décontracté, à l’étonnement des autres clients et au grand dam de la serveuse impuissante, il me confirme vouloir « sauver ma fille des griffes de cette famille bourge. Dernièrement, je l’ai surprise à prendre rendez-vous avec un gars d’une vingtaine d’année sur Facebook. Je ne veux pas qu’elle suive les traces de sa mère ».

 

Abderahim me téléphone un soir, alors que je m’apprêtais à entrer dans un bar gay où j’ai mes habitudes. Il semble être dans tous ses états, juste après avoir comparu avec sa petite fille devant une magistrate. Je le retrouve le lendemain sur la place Anneessens, au pied de la statue où il m’attend à chaque fois. Quand je m’approche de lui, il me serre dans ses bras et laisse perler une larme. Il prend volontiers une bière dans le même café « belge » me soulignant son plaisir de s’éloigner de ce quartier qu’il « ne supporte plus ». Sa vie au cœur de ces maisons sales et de ces rues aux pavés inégaux s’apparente pour lui à une fatalité: « Tu as beau vouloir en sortir, mais autant mes origines que mon passé délictueux ou encore mon appartenance à ce quartier m’empêchent de redresser la tête et de m’intégrer dans la société ». Il pointe pêle-mêle les cours sur l’évolution darwinienne dispensés à sa fille à l’école, « comment peut-on dire que l’homme descend du singe alors que c’est en totale contradiction avec les affirmations du Coran qui reconnaît l’être humain comme une espèce distincte ? », il dénonce le passage annuel de la Gay Pride sur le boulevard jouxtant son habitation tandis qu’on empêcherait sa fille de porter le voile à l’école malgré la liberté de son choix qu’il n’approuve ni ne réprouve particulièrement.

 

Dernier élément: comment comprendre que fumer du cannabis soit permis au Maroc alors qu’ici c’est interdit ? Et comment comprendre qu’on puisse ici consommer de l’alcool alors que c’est réprouvé dans son pays d’origine ? « Je veux bien que les valeurs entre les cultures soient différentes, mais je ne vois pas en quoi les vôtres seraient particulièrement meilleures que les nôtres. » Baissant les yeux sur sa bière noirâtre, il me prétend que la juge du Tribunal de la jeunesse aurait reconnu la relation incestueuse qui unit sa fille à son beau-père et aurait ordonné une expertise psychiatrique. Lui affirmant qu’il s’agit là, s’il dit vrai, d’un bon point pour lui dans sa quête de la garde de sa fille, il me lance sa révolte au visage : « Ça fait des années que je le crie, mais personne ne m’a jamais écouté parce que je n’ai pas la gueule qu’il faut. C’est du pur racisme et si la juge a reconnu son erreur,  c’est maintenant trop tard: les dégâts  sont irréversibles. Si je n’obtiens pas justice,  je n’hésiterai pas à la rétablir par moi-même ».

 

« Le quartier c’est moi », m’avait dit Abderahim en me soulignant qu’il ne supportait plus cette vie. Il me proposait, pourtant, de le découvrir avec Lubna qui passe le week-end chez lui. Long cheveux châtains et regard pétillant, elle nous emmène devant une aire de jeu jouxtant un vieux building. Abderahim se révolte de la présence d’une grille noire en interdisant l’accès: « Avant, cet endroit était un lieu de rendez-vous très fréquenté. On l’utilisait notamment pour semer les flics quand on arrachait des sacs à main ». Me pointant un haut mur en brique: « On le franchissait d’un simple coup de rein. Là, les policiers ne savaient pas nous suivre ». Trottinant d’aisance, Lubna se précipite pour gratter à la fenêtre d’un appartement. « Un vieux belge qu’elle aime beaucoup habite ici, elle ne rate jamais une occasion de le saluer », m’explique Abderahim. L’homme entrouvre sa fenêtre pour me préciser qu’habitant ici depuis plus de quarante ans, il a autant vu grandir Lubna que son papa. Il sourit alors que ce dernier rabâche les exploits guerriers de son grand-père et secoue la tête lorsqu’il l’entend déclarer: « On s’est battus pour vous et on vous a apporté les épices pour partager un bon tajine ensemble mais, même si vous vous êtes réconciliés avec les allemands, on nous laisse encore et toujours sur le côté ».

 

 

Sans oublier Lubna

 

En présence de Lubna, Abderahim préfère donc nous réunir autour d’une tasse de thé à la menthe. À ma vision, les hommes pénétrant dans l’établissement me jettent des regards intrigués, mais gentiment avenants. Quand il mentionne la relation incestueuse qui lierait Lubna à sa belle famille, la petite ne nie pas mais lui lance seulement: « Je n’ai pas du tout envie d’en parler ». En termes à peine voilés, il lui reproche sa dernière fugue hors de sa maison d’accueil tandis qu’elle lui rembarre: « Ecoute. Avec toutes vos conneries à toi et à maman, c’est moi qui me retrouve dans cette situation. Et quand je prends un peu de liberté, ce n’est pas seulement mes parents mais, en plus, quatre éducateurs qui me tombent sur le dos ». Sa révolte se lit sans peine dans ses yeux et là où on pourrait croire qu’elle est bien encadrée, je comprends que ce manque d’autonomie lui paraît extrêmement pesant. Quand son père bredouille quelques justifications tout en affirmant avoir toujours été là pour elle, elle rétorque aussi sec: « C’est complètement faux. Je vois bien que maintenant tu fais des efforts, mais quand, dans le passé, j’ai eu besoin de toi, je me suis retrouvée toute seule ». Et face à son père essayant de marquer sa réprobation, elle ajoute: « Êcoute, avant je racontais n’importe quoi et on me traitait de menteuse. Et maintenant que j’ai décidé de devenir honnête, on me reproche de dire la vérité. Mais moi, je m’en fiche, ça ne m’empêchera pas de parler ».

 

En marchant sur le trottoir qui nous ramène à la station de métro, Lubna me demande si j’ai des vues sur son père. Pendant que je lui souligne l’existence de mon compagnon et ma motivation de journaliste, Abderahim confirme ses projets de mariage avec une femme bruxelloise d’origine marocaine: « Je voudrais emmener ma fille lors du mariage au Maroc, mais la Justice me l’interdit de peur que je kidnappe ma propre fille. Mais pourquoi je ferais ça ? Elle a grandi ici, elle ne connaît rien du pays. Simplement, je voudrais fêter ça en famille, comme tout le monde.» Coupant court, Lubna lui confirme qu’elle se rendra bien par elle-même au Maroc quand elle aura… 18 ans.

« Evidemment, insiste-t-elle quant à mon éventuelle attirance pour son père, quand on voit son look… » Abderahim se met à rire: « Elle voudrait que je ressemble à son cousin. Il fait partie de la bande Anneessens. Elle l’admire constamment, mais je ne veux pas qu’elle le fréquente. Il a le style parfait des jeunes de la rue mais, moi, j’ai passé l’âge et je suis en très mauvais termes avec lui. Il reproduit toutes les conneries que j’ai faites durant ma propre adolescence. C’est vrai que j’ai le cœur complètement sec, mais celui de ma fille est encore tendre et pur. Et je ferai tout pour le préserver parce que sinon je ne trouverai plus aucun espoir ni aucun sens à ma vie ».


Linda Mondry

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