Dans la rue, les vespasiennes

À Buenos Aires, l’autre jour, sur le trajet entre Retiro et la Biblioteca Nacional, j'ai eu besoin d'aller pisser. J'ai tout naturellement été dans un centre commercial où, j'en étais sûr, je trouverais des toilettes propres et climatisées. Et même, avec un peu de chance, ce serait ce genre de toilettes dans lesquelles on peut entendre une petite musique d’ambiance. Je m’en réjouissais.

filet
Mike Nietomertz

par Mike Nietomertz - Dimanche 03 avril 2011

Réfugié sexuel à Berlin-Est, Mike Nietomertz milite pour la Post-Sexualité, il explore les limites de la perversion dans la sexualité Berlinoise. Des Chiens (EGL) est la première auto-fiction sortie sous son propre nom.

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À Buenos Aires, l’autre jour, sur le trajet entre Retiro et la Biblioteca Nacional, j'ai eu besoin d'aller pisser. J'ai tout naturellement été dans un centre commercial où, j'en étais sûr, je trouverais des toilettes propres et climatisées. Et même, avec un peu de chance, ce serait ce genre de toilettes dans lesquelles on peut entendre une petite musique d’ambiance. Je m’en réjouissais.

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on pas que je fasse du bruit en pissant ou que celui des autres me dérange, mais je suis assez fan des musiques typiques d’ascenseurs, d’avions à l'embarquement ou de halls de grands hôtels. Ce sont toujours les mêmes musiques, je suis sûr qu'ils se passent les CDs, ce n'est pas possible autrement. J'ai suivi le petit pictogramme qui pendait au plafond dans le centre commercial désert (un truc design de Recoleta). Et ça n'a pas loupé, les toilettes étaient propres, sol en marbre ciré et musique d'ambiance (de la pop soupe Argentine). On entrait dans un long couloir de lavabos posés côte à côte qui débouchaient sur un mur perpendiculaire, aligné de pissotières (et sur la gauche, un long couloir de cabinets). Je me suis installé face à une pissotière, j'ai ouvert ma braguette. J’ai écarté les jambes et baissé mon slip 2(x)ist. Je donne tous ces détails parce que ma copine Polly me disait l’autre jour que ce pouvoir masculin de pisser debout la fascinait (je lui ai même proposé de tenir ma bite, collée contre mon dos, pour pisser dans une rue du Bairro Alto de Lisbonne, mais elle n’aimerait probablement pas que je raconte ce détail). Sur ma gauche, deux pissotières plus loin, il y avait un homme, debout, braguette ouverte. Il ne pissait pas. Il attendait. Très discrètement, il a lancé quelques regards, comme pour vérifier que j'étais là pour pisser.

Je suis venu pour ça, donc j'ai commencé d’abord par pisser. Après je me suis tourné franchement vers lui. Il voulait apparemment voir de la bite (la mienne), il allait en voir (la mienne). J’ai joué un peu avec ma bite, en le regardant ostensiblement. Je voulais le provoquer. Sans aucun succès à ma provocation, il s'est tranquillement décollé de son urinoir, en érection, prêt à se branler. Je ne suis pas resté. Où plutôt, je n’avais pas le temps de rester et de jouer à touche-pipi dans les chiottes publiques. D’ailleurs si on y pense deux secondes, on peut se demander « Et si j’avais été hétéro ? » Mais surtout, si étant hétéro je m’étais dit « Pourquoi ne pas m’exhiber devant ce pédé vicelard ?»

 

Il faut le savoir, l’homme moderne partage très facilement ses branlettes. Pour en avoir la preuve, il suffit d’allumer http://www.cam4.com/male pour voir des dizaines et des dizaines d’hommes de la Terre entière se branler fièrement 24/24 (visage apparent) en se doutant pertinemment qu’ils attirent un public bien plus masculin que féminin. Ils peuvent lire des commentaires les encourageant. Derrière son écran d’ordinateur ou dans une chiotte publique, c’est l’occasion qui fait le larron, non ? Toujours dans cette hypothèse où je serais un hétérosexuel innocent dans une chiotte déserte face à un mateur providentiel, je me serais-je dit, « Dans le fond, je suis à Buenos Aires, je ne risque pas de me griller auprès de ma petite copine, et me branler vite fait, quitte à me faire mater, c’est plutôt agréable, non ? » Allons plus loin, de la branlette à la pipe, qui a-t-il de plus qu’un pas chassé sur le côté ?

 

Cette aventure Argentine m’a renvoyé vingt ans en arrière ! Je me suis souvenu que j’avais fréquenté les pissotières avec assiduité. Étrangement, il n’y a plus un seul endroit dans Paris où se secouer la nouille entre gens de bonne compagnie. Parce que disons-le, à Paris aussi, il y a eu un « Commerce des pissotières » pour reprendre le titre du roman de Laud Humphreys. L’auteur y décrit les feux de l'amour US version vespasiennes, ou comment une watch-queen chargée de guetter tous les gêneurs éventuels à ces amourettes clandestines finit diseuse de bonnes aventures. Les vieilles tarlouzes pourraient en témoigner, si, si. Dans un silence coupable, la bite dressée et les regards qui se perdent de la bite au visage, du visage à la bite. Avant le grand plongeon. Les danses improvisées de pas chassés sous le mur de protection de la vespasienne qu'on repère à 50 mètres à la ronde, la littérature de chiottes sur les murs, imagée mais maladroite, les listes à rallonge de numéros de téléphone qui égayent (sic) les murs ternes et les glory holes si grands qu'on peut y passer le bras. Ça sent la pisse et le foutre, la honte et l’interdit. C’est un combat sans vaincu, une arène secrète où deux lutteurs s’affrontent du regard avant que l’un d’entre eux ne s’agenouille et vienne se caresser les amygdales avec le gland de l’autre. Question de taille, d’envie, de regard ou de domination sans nom. Qui sait ce qui déclenche le moment où l’un des deux amateurs de pissotières finit les deux genoux dans le pipi ? Les « pointeurs » sont « pointés » ou deviennent « pointeurs ». Dans cet univers exclusivement masculin, les hommes se soulagent le sexe à la main, quelque soient leurs origines sociales, leurs sexualités, leur âge. Un vrai temple de la rencontre intersexuelle.

 

 

Laud Humphreys est même allé plus loin, il a interviewé les habitués des tasses en relevant leurs plaques minéralogiques. L’occasion de se rendre compte avec surprise que les amateurs de caresses intra-muros étaient surtout des hommes mariés en mal de plaisir masculin et léger. Rien de très inverti pour le coup, même très peu de pédés, et la démonstration magistrale qu’en effet, en dégageant les pissotières des trottoirs des sociétés occidentales (du « premier monde », disent les Argentins), il semble qu’on ait voulu se débarrasser du risque trop grand de voir tout ce que la Terre compte d’hétérosexuels se laisser tenter par une branlette, puis une pipe, et puis, pourquoi pas, pour une conversion à l’homosexualité ! Je sais bien que ce que je dis est extrême. On peut aller pisser sans avoir envie de se jeter sur la bite de son voisin comme une hyène sur un zèbre. Évidemment. Mais imaginons un instant que, toute votre vie, vous ayez été éduqué dans l’interdiction formelle de reluquer la bite de votre voisin, imaginons que les seules représentations de sexe masculin, vous les obteniez dans des films pornos avec des acteurs aux sexes démesurés. Résisteriez-vous à la tentation de jeter un œil, juste un, sur la bite de votre voisin de tasse, ne serait-ce que pour voir si lui aussi en a une petite par rapport à celles des porn stars ? Un œil, juste un œil. Et puis une caresse, juste une caresse, etc.

 

 

Une vraie vespasienne

existe encore...

 

En réalité, je dois le confesser, je mens lorsque je dis que les vespasiennes ont disparu de la surface du bitume parisien. Il en reste une. Je veux dire une vraie vespasienne. Une « colonne Rambuteau » à l'ancienne, autrement dit ce mur d’urinoirs de rue typique, flanqué d’un toit et d’un mur de protection en tôle verte tout autour. C’est la seule qui reste dans Paris, devant la prison de la Santé. C’est pas pour dire, mais c’est si rare d’en trouver encore une qu’on la place dans les guides touristiques ! Ce modèle d’urinoirs avait tous les avantages requis pour remplir au mieux sa fonction, et même plus puisqu'il permettait une utilisation simultanée à plusieurs. Cette vespasienne rescapée ne laisse pas indifférent, tant et si bien qu’elle a été encensée dans un théma d’Arte en 2004.

 

Il faut dire que les vespasiennes sont arrivées poussées par la volonté politique. Dès leur création en 1834 sur ordre du préfet Rambuteau, désireux d’en finir avec les barils d’aisance qui fleurissaient les villes de bonnes odeurs depuis 1770, leur nom même était un signe de l’Etat puisqu’il est largement inspiré de l’Empereur Romain Vespasien (en l’honneur de l’impôt qu’il levait sur la collecte des urines). Politiques, les vespasiennes étaient aussi et surtout des lieux de sociabilisation très forte. Revers d’un mobilier urbain si  pratique, elles sont devenues dans les années 50, en pleine répression, un lieu idéal de rencontre entre hommes et même de contre culture. C’était un endroit de drague, mais aussi de rumeurs, d’information, de bouche à oreille. Même après la dépénalisation de l’homosexualité, la sortie du placard, les pédés (et les hétérosexuels) ont continué à privilégier les rencontres dans les urinoirs, quels qu’ils soient.

 

On peut comprendre la glorification de la dernière vespasienne comme un monument au mort d’un village de province, oui. Mais toutes les autres, où sont-elles ? Et bien je vais vous le dire, après plus d'un siècle d'exploitation, leur extermination a été votée avec une froideur toute républicaine au Conseil Municipal de Paris, en 1961. Figurez-vous que les Parisiens se plaignaient, non pas du bruit ou de l'odeur; ils se plaignaient des mauvaises fréquentations de l'endroit.

 

 

C’est précisément là le problème. Les vespasiennes, mais aussi tous les types d’urinoirs offrant la possibilité pour les pédés de se rencontrer sur l’espace public ont été exterminées, rénovées, réaménagées avec une volonté politique indémodable, de l’époque où l’homosexualité était bannie jusqu’à aujourd’hui, et probablement demain. Du centre de la ville (vespasiennes) aux faubourgs (gares) jusqu’aux banlieues (urinoirs d’autoroute), progressivement, comme un mouvement d’éloignement du mal, rien n’a été laissé au hasard. Pas la peine de se demander ce qui gêne tellement les pouvoirs publics à empêcher ce genre de rencontres d’avoir lieu. C’est très évident. Le danger ne vient pas des pédés qui, maintenant, peuvent bien se rencontrer dans les saunas ou autres boites à cul, véritables lieux d’institutionnalisation du sexe (contrôlables, payants et bien cachés du grand public), et surtout sur Internet. Je pense que, comme je le sous-entendais plus haut, le commerce des tasses représente le risque évident de détournement de l’hétérosexualité. Les espaces de rencontre intersexuelle représentent le risque que les sexualités débordent de leur cadre strict, et notamment la sexualité la plus en danger pour les pouvoirs politiques (l’hétérosexualité, pour ne pas la citer). Et c’est uniquement pour cette raison que la politique de la ville s’est acharnée à détruire ces espaces. D’autant que franchement, je le dis parce que je l’ai vécu, les étreintes spontanées se défaisaient au moindre bruit suspect (nouvel arrivant, notamment). Voilà pourquoi je regrette les vespasiennes, voilà pourquoi je pense que la volonté politique d’exterminer ces derniers espaces de rencontres intersexuelles tient à la peur de voir l’hétérosexualité s’adonner à ses penchants bisexuels.

 

 

Le pissoir de Hambourg

 

Dans le théma d’Arte sur les pissotières, on apprend qu’elles se sont peut-être réfugiées à Hambourg, à la sortie de la gare principale. Ça s’appelle un Pissoir, nous apprennent-ils, et c’est très vite devenu le lieu de rendez-vous de ce que la gare compte en personnages suspects (doit-on y inclure les hommes aux pratiques sexuelles douteuses ?) Qu’on se rassure, pour repousser ces mauvaises fréquentations, leur solution a un temps résidé dans la diffusion par hautparleurs de musique classique (et la boucle est bouclée, on retrouve ma musique d’ascenseur, tiens, tiens). Mais rien n’y a fait. Tandis que dans l’hexagone, on cédait aux sirènes des toilettes individuelles et payantes de JC Decaux dès 1991, à Hambourg, le même JC Decaux a pris une autre voie ! Il a confié à l’architecte Jean-Michel Wilmotte le soin de créer des urinoirs aux « parois en verre dépoli qui protègent des regards, mais ne cachent pas les silhouettes, ce qui évite de détourner l’utilisation des lieux à des fins condamnables. » Bien évidemment, je ne vais pas mettre longtemps à céder à la tentation de comprendre que les fins condamnables sont précisément « le commerce des pissotières ». On notera que si ces pissotières sont techniquement révolutionnaires, elles laissent à nouveau les femmes sur le carreau.

 

Pour finir l’aventure des pissotières, il faut savoir qu’entre temps, en France, est arrivé le plaidoyer de Julien Damon, «  Les toilettes publiques : un droit à mieux aménager  ». C’est un spécialiste des questions de droit social et d’urbanisme, qui a proposé un programme GPS – gratuité, propreté, sécurité – parce que bon, faire pipi est tout de même un droit élémentaire. Aussi peut-être parce que naviguer à vue dans des rues ruisselantes de pisse odorante ne fait pas plaisir à tout le monde. C’est chose faite, les toilettes individuelles et payantes sont devenues individuelles et gratuites. Et les hommes amateurs de rencontre de tasse n’ont eu plus qu’à se mettre à la technologie Internet pour se réfugier sur cam4.com, beaucoup moins compromettant en terme de risque pour l’hétérosexualité que ces bons vieux espaces de rencontres intersexuelles.

 

Bien sûr, on peut trouver des mises en scène de pissotières dans presque tous les films porno gay, preuve indéniable de leur importance dans l’imaginaire gay, la liste est longue. Mais surtout, on imagine bien que les amateurs de pissotières trouvent constamment de nouveaux lieux de rencontre (avant que la politique ne s’en empare). On peut en trouver sur ce site classé par département (attention, la plupart sont sur des lieux privés faisant accueil du public, et bien entendu, le sexe y est interdit).


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