Les ados gays moins malheureux que les autres

Je ressens toujours un attrait maladif pour les news qui ne sont pas reprises par les médias. Ce n’est pas de la paranoïa, mais tout le monde sait comment ça se passe dans les rédactions, il y a trop de news, certaines infos ne sont pas relayées parce que les médias ne savent parfois pas, ou n’osent pas, mettre les données dans leur contexte. C’est la faille de la presse qui amplifie cette censure timide qui ne se voit pas, mais qui se sent.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Lundi 21 mars 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Je ressens toujours un attrait maladif pour les news qui ne sont pas reprises par les médias. Ce n’est pas de la paranoïa, mais tout le monde sait comment ça se passe dans les rédactions, il y a trop de news, certaines infos ne sont pas relayées parce que les médias ne savent parfois pas, ou n’osent pas, mettre les données dans leur contexte. C’est la faille de la presse qui amplifie cette censure timide qui ne se voit pas, mais qui se sent.

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ar exemple... Un article publié le 5 janvier dernier dans L'International Herald Tribune donne un angle très nouveau sur le narratif de l’homophobie subie par les ados et qui, on le sait, est une des principales explications de nombreux suicides. Intitulé « Gay or Straight,Youth Are Not So Different », l’article se base sur des données récoltées dans une étude qui a suivi des ados en Utah, aux Etats-Unis. Est-ce que l’homophobie vécue par les ados les mène vraiment au suicide ? Cette étude semble affirmer, contrairement à ce que tout le monde dit, que les effets de l’harcèlement sont les mêmes chez les jeunes gays et les jeunes hétéros. Les jeunes gays ont autant d’amis, sont tout autant appréciés par leur entourage que leurs amis hétéros. La directrice de recherche, le Dr Diamond, pense que les effets des discriminations et du bullying sont souvent exagérés dans les médias. « Je crois que ces messages peuvent entrainer d’autres suicides, davantage de dépression et de consommation de drogue. Je suis inquiète par la contagion du suicide. Parmi ces jeunes, 10 à 15% sont fragiles et sont sensibles aux messages sur le suicide des gays ».

Un autre chercheur développe un point de vue intéressant: « De la recherche, nous n’attendons que des messages négatifs. On ne parle jamais des ados gays normaux et c’est difficile de publier des études dans lesquelles on ne trouve pas de différences entre les jeunes gays et les jeunes hétéros. Un grand nombre de ces études n’ont pas trouvé de différence entre les gays et les hétéros, mais elles n’ont pas été publiées ».

 

Donc, certaines études montreraient qu‘il n’y a pas de différence entre les motivations de suicide chez les jeunes gays et les jeunes hétéros. Cela ne veut pas dire que l’homophobie chez les jeunes n’existe pas, arrêtez de vous mettre en colère. Après tout, s’il faut montrer patte blanche, je vous rappelle que j’ai fait une TS à 18 ans avec 200 aspirines. I've been there. Mais je reste personnellement convaincu que de nombreux ados sont agressés à l’école et ailleurs tout simplement parce qu’ils sont différents, gros ou myopes, à cause de leur look, de leur race ou de leur personnalité. Et à la maison, il semble établi que la plupart des jeunes gays qui se suicident le font surtout parce que leurs familles les rejettent. Et ce chercheur de poursuivre: « Le message négatif que les ados reçoivent, c’est : arrangez-vous pour survivre à votre adolescence et la vie sera meilleure après. Le message devrait être plutôt que la vie peut être formidable tout de suite. De nombreux gays ont des vies productives et heureuses ».

 

C’est donc une alternative de taille à tout ce qui est dit de nos jours dans les médias gays et les associations LGBT. Le discours principal, c’est que les ados traversent une période de la vie qui est si dangereuse qu’elle mène souvent au suicide. Les faits divers abondent dans ce sens et c’est vrai, on ne parlait pas de ça avant, c’est un nouveau front de l’activisme LGBT et c’est une bonne chose.

 

 

Le truc louche des faits divers gay

 

Mais la passion pour ces faits divers dans la presse gay ne cesse de s’amplifier. Et personnellement, j’ai toujours trouvé ça louche. Depuis dix ans, c’est systématique. Tout ça est mené en épingle et la réponse est toujours la même: « Mais les lecteurs adorent ça ! ». De plus, la manière avec laquelle les agressions homophobes sont traitées dans les médias gays n’est pas très différente de celle qui prévaut dans les médias généralistes hétéros. C’est devenu un dérivatif politique qui a pris une part dans la société qui est telle qu’il est forcément suspecte. Il suffit qu’une femme ne revienne pas de son jogging pour que la France le sache en temps réel. La révolution arabe ? Non il faut trouver cette joggeuse avant !

 

On peut prévoir que les médias gays, sur leurs sites de news, feront des interviews du voisin boulanger du jeune gay agressé en disant : « La ville entière est sous le choc » ou un truc idiot de ce genre. Il n’y a pas de raison pour que les gays ne se mettent pas à suivre une tendance mondiale, me direz-vous. En Angleterre, les journaux gratuits comme le Pink Paper faisaient déjà des unes qui ressemblaient au Daily Mirror. Finalement, mettre l’accent sur les agressions homophobes quand on ne montre pas la majorité des ados gays qui traversent très bien ces difficiles années d’adolescence, c’est rater la description de la vie gay d’aujourd’hui.

 

Comme le rappelle un autre article du New York Magazine du 25 octobre 2010, les jeunes LGBT font leur coming-out beaucoup plus tôt. Le gaystream annoncé par Technikart (un média hétéro qui décrit un phénomène gay majeur avant les médias gays, super !) banalise et popularise la folle la plus extrême. C’est ce que l’on voit dans tous les pays européens (regardez toutes ces folles hystériques sur Britain’s Got Talent). Les profs américains racontent de plus en plus des expériences étonnantes dans leurs classes, où de jeunes ados gays et des jeunes lesbiennes de 15 ans suivent les cours en se tenant par la main. Même s’ils n’ont aucune idée de qui est Liz Taylor. Vous voyez le disconnect ? Nous, à notre époque, on savait tous qui était Liz Taylor mais PERSONNE n’est allé au collège en tenant son petit ami part la main ! Ces kids sont beaucoup plus heureux dans la société actuelle qu’ils ne l’ont jamais été et ça se voit partout, sur les Tumblr avec des kids chiliens ou américains, qui ont à 17 ans et une telle énergie créative qu’ils sont au niveau, culturellement, avec des hommes de mon âge. On n'est plus dans le gribouillis de MySpace. On est dans l’art.

 

 

Une nouvelle génération

pas du tout différentiée

 

Dans les pays riches, les modes sont désormais conçues pour le tronçon des 12-20 ans et les jeunes LGBT sont aussi dans ce tronçon commun. Ils ne sont pas séparatistes comme nous l’étions à notre époque et nous étions beaucoup plus isolés dans notre homosexualité adolescente qu’eux. Ils sont entourés d’amis qui les respectent pour ce qu’ils sont, ce qu’annonçait d’ailleurs déjà le Queer As Folk d’il y a dix ans. La présence de cette génération montante n’est toujours pas représentée dans les médias gays. On les montre parfois en photo et on les observe avec curiosité en lisant les textes qui leur sont consacrés. Mais les médias et associations LGBT les regardent toujours sous l’angle de la difficulté à vivre. Comme ces médias et ces associations sont dirigés par une génération de gays et de lesbiennes beaucoup plus âgés, la description est forcément déformée, même sous un regard protecteur.

 

Peut-être que ces médias et le business gay, en général, ne voient pas le pouvoir d’influence de cette nouvelle génération qui, pourtant, décide seule de ce qui entre dans les charts musicaux, ou du succès de certains objets ou idées. Nous courrons après un marché gay qui n’offre rien de particulier aux jeunes alors qu’ils ont besoin de miroirs et de conseils. Se focaliser sur l’homophobie leur renvoie une image qui les énerve car on leur colle dessus le même discours que dans le sida : « Forcément, vous êtes jeunes, vous ne savez rien, donc on vous plaint parce que vous allez vous contaminer en premier ».

 

 

It does get better

 

C’est pourquoi la campagne It Gets Better a suscité des discussions très intéressantes. En gros, cette campagne de pub montre des gays plus âgés qui disent aux jeunes que l’adolescence est un moment à difficile à traverser et qu’il faut s’accrocher parce que ça devient mieux après. Personnellement, je suis d’accord. J’aurais été très heureux d’avoir un message de ce type à mon époque. Même les ados sentent bien que c’est un moment décisif de leur vie mais qu’ils veulent souvent traverser au plus vite. Quand on est jeune, au lycée, on est pressé de passer à l’étape suivante parce qu’on a l’impression que les cours sont ennuyeux, parce qu’on a pas encore compris que ce que l’on apprend à ce moment si instable de la vie, on s’en rappellera plus tard comme le fondement que ce que l’on est. Mais on a l’impression que le temps passe trop lentement, on s’ennuie souvent alors que le corps est bombardé d’hormones. On en envie d’être amoureux, de baiser, de voyager, de quitter la maison.

 

D'un autre côté, pour les ados, ce message peut être vu comme un conseil trop adulte du genre « Tu vas voir, après tu regretteras ta 18e année », ce genre de phrase qui n’est pas toujours vraie et dont on se moque de toute manière. On veut avoir 20 ans, 25 ans, être indépendant, trouver un travail, sortir en boite, draguer non stop sans le regard des parents. Donc It Gets Better peut s’affronter à un mur de l’esprit de contradiction déjà bien développé.

 

Mais ne faudrait-il rien dire au ados LGBT ? Oui, la vie qui les attend ne sera pas parfaite (ce sont les 20–30 ans qui sont les plus inquiets à notre époque), mais elle est vraiment meilleure que celle que nous avons eue. Et je trouve que c’est beau, ce geste intergénérationnel où les plus âgés rassurent les jeunes en leur disant qu’il faut s’accrocher et ne pas tomber dans le romantisme du suicide comme moi j’ai pu le faire à leur âge. Le vrai centre de la vie, c’est de réaliser ses rêves, contribuer, arrêter de regarder son nombril pour vivre sur la terre en comprenant pourquoi c’est si merveilleux de vivre. Si l’époque est au gloom et au doom, c’est toujours mieux après. Vous allez tomber amoureux, pour de vrai. Promis.


Didier Lestrade

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