Fukushima mon amour
par Mehmet Koksal - Dimanche 20 mars 2011
Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.
J'ai toujours cru que le matraquage mémoriel sur les événements tragiques de l'Histoire humaine manquait souvent leur cible (sensibiliser le public) quand il ne provoquait pas le réflexe révisionniste alimenté par les plus grandes théories du complot, un récit tellement fascinant (fascisant ?) à lire mais aussi si horrible à vivre. Que sait-on finalement sur Hiroshima ? Je suis persuadé que le lecteur moyen (dont je fais évidemment partie) connaît davantage le film culte d'Alain Resnais — où une jeune actrice française se rend sur les lieux du crime (Hiroshima) pour dévoiler à son nouvel amant japonais son amour impossible avec un Nazi durant la Seconde Guerre mondiale — que l'attaque nucléaire du 6 août 1945 sur la ville impériale d'Hiroshima.Â
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iroshima ? C'est entre 90.000 et 166.000 morts directs en « one-shot » suivi d'un champignon nucléaire affectant d'abord les 227.565 « hibakusha » (survivants) de la catastrophe pour ensuite provoquant d'importants problèmes de santé pour les générations futures. Â
Ces deux événements liés à la fin d'une guerre mondiale qu'on n'a finalement connu qu'à travers les témoignages et les livres d'histoire auraient pu nous pousser à l'indifférence au sujet de la capacité humaine à développer des substances pouvant rapidement mettre fin à sa propre existence. Les traités « START » (traité de réduction des armes stratégiques) paraissaient seulement comme des discussions ennuyantes entre les vieux ennemis (Etats-Unis et Russie) d'une guerre froide quasi complètement réchauffée.   Â
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Et là , entre trois guerres (Afghanistan, Irak, Libye) et deux révolutions (Tunisie et Egypte) plus tard, des images d'un tremblement de terre, suivi d'un tsunami et d'une crise nucléaire sans précédent viennent vous couper le souffle par leur intensité. L'existence des Japonais n'est heureusement pas encore mise en doute mais le monde entier retient son souffle en envisageant le pire. Ce peuple force aujourd'hui l'admiration et le respect au niveau mondial pour son côté digne (et flegmatique) face à la catastrophe, c'est un fait. Mais l'enjeu a beau être pire que Tchernobyl et la réaction des dirigeants dans le monde ne semble pas vraiment avoir changé : « business as usual avec les centrales nucléaires ».Â
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Le séisme du 11 mars 2011 à Tohoku d'une magnitude de 9 sur l'échelle de Richter frappant mortellement le cœur de Sendaï a non seulement engendré un tsunami ravageant toute une population mais aussi un tsunami au niveau mondial sur la sécurité des centrales nucléaires. Pour justifier « la réponse coordonnée » de l'Europe face à la crise nucléaire japonaise, le commissaire européen Günther Öttinger a jugé utile de « convoquer d'urgence » une réunion des ministres européens de l'Energie pour proposer des « tests de résistance » (ou « stress tests ») sur les 143 réacteurs installés sur le territoire de l'Union européenne. J'avoue ne pas vraiment comprendre cette manière de faire de la politique : « on va tester toutes les centrales » ? Et dire qu'on croyait qu'elles étaient déjà ultratestés et qu'on n'avait pas vraiment de raison de « stresser » depuis le mauvais exemple de Tchernobyl.
Visiblement, ce n'était pas le cas et le malheur japonais a au moins le mérite de nous rappeler les limites de la confiance qu'on peut encore accorder à ses semblables qui préféreront toujours (en dehors des périodes de crise) l'appât du gain à court terme à la sécurité humaine à long terme.Â
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Il paraît que « la communication du gouvernement japonais en cette période de crise était bonne car on demande souvent une réaction rapide, l'usage des symboles, la volonté de rassurer et des phrases faciles à comprendre par la population », comme l'expliquait encore ce dimanche un expert en communication sur les plateaux de télévision. Je me demande si l'intervention exceptionnelle de l'Empereur du Japon sur la crise nucléaire avait vraiment un effet rassurant sur les gens car après les images apocalyptiques, le passage télé d'Akihito faisait plutôt penser au film 2012 sur la fin du monde.Â
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« Le monde a tord de paniquer à propos du Japon », estimait l'édito du Daily Telegraph dans un papier évidemment très pro-lobby nucléaire pour un quotidien conservateur. Guido Westerwelle, le ministre allemand des Affaires étrangères, mentionne « the A-word » (Apocalypse) en parlant du Japon et voilà qu'on lui saute dessus pour le descendre médiatiquement. La subite décision des autorités allemandes de mettre un terme au développement nucléaire serait justifiée pour des raisons politiques à court terme et par la puissance du mouvement écologiste allemand.
Beaucoup en Belgique, en France et ailleurs n'hésitent d'ailleurs pas à critiquer toute tentative de réflexion politique sur la nécessité du nucléaire, parler du nucléaire maintenant serait manquer de respect pour le drame des Japonais. Prolongeons l'idée pour mettre en valeur la stupidité d'un tel argument : parler de la sécurité des rails suite à une catastrophe ferroviaire équivaut à manquer de respect pour les victimes ; s'interroger sur la menace terroriste suite aux attentats du 11 septembre fait preuve d'un manque de respect pour les victimes de ces attentats ; réfléchir sur le système financier suite à la faillite des banques n'est pas très respectueux des épargnants victimes... Débattre ne veut pas nécessairement dire sombrer dans l'émotion, le poujadisme et l'irrationnel.Â
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Fukushima 2011 pourrait être le dernier signal de la nature nous invitant à changer radicalement notre mode de vie sur la planète et ce changement doit nécessairement d'abord s'attaquer au cœur du système à savoir les échanges économiques. On s'est déjà cassé la gueule sur cette question au 20e siècle, l'expérience aidant on y arrivera peut-être...
