Ruine et tristesse

Enfin, ils ont réussi. On pensait la Lybie perdue et avec elle « l’hiver arabe ». L’intervention internationale a commencé. Et le printemps commence aujourd’hui. Il pourrait donc poursuivre la saison du renouveau arabe au Barheïn, au Yémen et peut-être même l’Algérie, si Kadhafi tombe. Mais cette nouvelle inespérée ne contrebalance pas ce sentiment de doom et de gloom qui est train de culminer avec l’apocalypse japonaise.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 20 mars 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Enfin, ils ont réussi. On pensait la Lybie perdue et avec elle « l’hiver arabe ». L’intervention internationale a commencé. Et le printemps commence aujourd’hui. Il pourrait donc poursuivre la saison du renouveau arabe au Barheïn, au Yémen et peut-être même l’Algérie, si Kadhafi tombe. Mais cette nouvelle inespérée ne contrebalance pas ce sentiment de doom et de gloom qui est train de culminer avec l’apocalypse japonaise.

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l est en fait assez rare de voir des catastrophes qui provoquent de telles réactions à travers le monde. Il y a eu Michael Jackson, bien sûr, mais ce n’était pas vraiment une catastrophe, plutôt une mort logique. Il y a eu Haïti, mais on avait l’amer pressentiment que toute cette aide n’irait nulle part et regardez, un an après, ils n’ont même pas déblayé la ville et des dizaines de milliers d’Haïtiens vivent encore dans la rue. Il y a eu la flottille de Gaza, mais là aussi, on savait à l’avance que Netanyaou ne serait pas inquiété.

C’est pour cela que la Tunisie et l’Egypte ont été de telles belles histoires car là, pour une fois, le miracle s’est produit et on s’est dit : « Si Kadhafi tombe, alors même l’Algérie peut s’en sortir ». Nos cœurs étaient dans la joie et je fais ici exprès de parler de sentiments et pas d’analyse politique détaillée. On nous dit à la télé que penser politiquement avec ses sentiments, c’est du populisme (j’ai entendu ça texto il y a deux jours!), mais nos sentiments ont été trop mis à mal depuis des années, même quand on a remué ciel et terre comme lors des révoltes iraniennes de 2009.

On en a marre de souffrir pendant ces conflits et révolutions et il y a si peu de bonnes nouvelles pour contrebalancer ce sentiment de ruine et de tristesse. Katrina, BP, et maintenant les catastrophes climatiques, la sécheresse, les pêcheurs qui pourchassent le thon comme des abrutis, la bourse agricole de Chicago qui fait monter les prix de la nourriture, les banques qui gagnent à nouveau des milliards, les Ouighours et les Tibétains qu’on envahit, les inondations démentielles en Australie, les trois premiers mois de 2011 ont été tellement lourds d’évènements que l’on se demande comment va se dérouler le reste de l’année sans craquer pour de bon.

 

Cette apocalypse ne ressemble pas à celle qui est montrée dans les films annonciateurs du genre que sont Armageddon et Deep Impact, sortis tous les deux en 1998 (lire le très bon papier de Tad Friend dans le New Yorker, « Vermin Of The Sky »). Nous ne sommes pas face au danger d’une explosion de la planète par un seul agent extérieur comme une immense météorite, nous sommes dans la multiplication d’événements qui ont un effet accumulatif en dominos qui touche toutes les parties du globe. C’est nous qui créons ce chaos, il vient de la terre, pas de l’espace. Chaque révolution arabe est suivie par une autre révolution. Chaque tsunami provoque des vagues qui heurtent les rives lointaines. Chaque usine nucléaire développe un nuage radioactif qui traverse aussi les océans et les montagnes. Personne n’est à l’abri. Les réfugiés envahissent les pays voisins, la boue d’arsenic et de mercure du Danube descend le fleuve, les saumons bourrés d’antibiotiques se trouvent dans tous les sushis de la planète. L’homme a désormais le chic pour créer des effets qui se répandent internationalement.

 

 

Le désespoir de la génération perdue

 

Ce désespoir, auquel répondent si mal nos dirigeants et nos partis politiques, est nourri depuis 2009 par une « génération perdue », celle des jeunes et des trentenaires des pays riches qui ne trouvent pas du travail, et qui ressemble étrangement à la génération perdue japonaise, affectée par la crise économique depuis plus de dix ans déjà. L’apocalypse japonaise devient la notre. Car on peut l’appeler ainsi, cette apocalypse, puisque les répercutions ont à peine commencé. Les scandales politiques et sociaux vont exploser, les bourses chuter, le prix du pétrole monter à cause de l’incapacité du Japon à produire à nouveau de l’électricité et ne parlons pas de l’économie ralentie de cette immense puissance asiatique. Les vies humaines ne comptent plus, le double dip économique va faire oublier leurs noms car la crise se propagera dans d’autres pays.

 

La radiation. L’atome. Le mercure. Ces choses qui ne disparaissent pas. Ces choses décidées par les dirigeants en quelques minutes (très bon rappel du documentaire d’Arrêt sur Images en 1999) et qui marquent le reste du monde pour toujours. Ce que l’on voit à la télé dépasse les effets spéciaux à deux millions la seconde d’Armageddon. Les photos de containers empilés qui ressemblent à de l’art minimal et conceptuel. Les raffineries qui brûlent en Lybie et au Japon, toutes ces fumées qui vont atterrir sur les glaciers de l’Himalaya. La fin du monde est déjà le sujet moderne de tous les films et séries télé, dont une des dernières, The Walking Dead, montre bien les liens entre une disparition rapide de la population et un virus échappé du CDC d’Atlanta.

Le Groland d'hier soir, ce baromètre de la psyché française, a été entièrement consacré à des blagues sur la fin du monde, la « Kata » comme ils l’appellent. Dans ces temps de crise, les divorces augmentent (« Income inequality: Too Big To Ignore ») et ceci d’autant plus dans les pays où l’inégalité des salaires s’accentue. Plus on est pauvre et plus on vit loin de son travail, ce qui fait qu’on dépense plus d'argent pour ses déplacements. Les élites sont devenues si cyniques que personne ne les croit, même quand elles tentent, parfois, de se mobiliser pour le bien commun (« France the Morose »). Des récifs deviennent des endroits où l’on vient se suicider en masse (« At Japanese Cliffs, a Campaign to Combat Suicide »). Comme en 2008, les agriculteurs vont pouvoir vendre n’importe quoi cette année, vive Monsanto (« As Food Prices Spiral, Farmers, Others Profit »). À force d’utiliser du Roundup, on découvre l’émergence de mauvaises herbes résistantes au herbicides (« Farmers Cope With Roundup-Resistant Weeds »). La faim va concerner tout le monde (The Coming Famine).

 

Mais aujourd'hui, c'est le premier jour du printemps et il fait beau. La Lybie est l'excitation du jour. Nos cœurs et nos sentiments sont remis d'espoir. Même dans le pire des cas, les blessés et les morts ne seront pas sacrifiés en vain. Pourtant, mon guide lunaire m'avertit que la pleine lune actuelle est particulièrement "exécrable". Les grandes marées sont là. Il ne faut pas jardiner et planter aujourd'hui. Laisser la terre se reposer. Mais même ça, nous ne savons plus le faire.


Didier Lestrade

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