Pop : l’époque débile

Normalement, chaque grande crise économique provoque une nouvelle forme d’expansion artistique dans la musique. Le rap est apparu avec les premiers moments d’impatience minoritaire suivant la période des droits-civiques. La disco et le punk sont apparus à cause de l’ennui musical des mid-seventies. La house s'est développé avec le sida et la techno a toujours été, dès sa naissance, un courant contestataire. Et ne parlons pas du rock, du blues, du jazz. Trois ans après le début de la plus grande crise économique des temps modernes, le constat est tombé: la pop répond à la crise en devenant… plus idiote.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 13 mars 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Normalement, chaque grande crise économique provoque une nouvelle forme d’expansion artistique dans la musique. Le rap est apparu avec les premiers moments d’impatience minoritaire suivant la période des droits-civiques. La disco et le punk sont apparus à cause de l’ennui musical des mid-seventies. La house s'est développé avec le sida et la techno a toujours été, dès sa naissance, un courant contestataire. Et ne parlons pas du rock, du blues, du jazz. Trois ans après le début de la plus grande crise économique des temps modernes, le constat est tombé: la pop répond à la crise en devenant… plus idiote.

C

e n’est pas uniquement moi qui le dis. C’est une pleine page dans le New York Times du 5 janvier dernier. Mais c’est un constat exprimé par des individus de plus en plus nombreux, amis ou anonymes sur Youtube ou Facebook, qui n’en reviennent pas de l’aspect rudimentaire de la pop actuelle. Vous avez remarqué le nombre de personnes sur Youtube qui disent qu’un morceau aussi génial que I'll Be Good de Rene & Angela ne ferait pas un tube aujourd’hui ? Ou Radioactivity de Kraftwerk qui fut énorme en 1975, pour répondre à la catastrophe actuelle au Japon?  Ce ne sont pas uniquement des vieux ringards qui disent ça, mais des kids de 17 ans qui pensent qu'ils sont « nés dix ans trop tard ». Plus près de moi, j’ai des amis qui ont toujours aimé la musique, qui sont souvent de très bons danseurs dans les clubs, qui connaissent énormément de choses sur la musique et qui me disent presque avec gêne : « Là j’en peux plus, je ne comprends pas ce qui se passe ».

En fait, ils comprennent très bien. Cette crise économique mondiale, qui a de nombreux impacts sur la culture et la musique en particulier, n’a absolument pas envie de se remettre en question. Ou, du moins, elle n’a pas envie de provoquer l’apparition d’un avis lyrique, une forme de recherche ou de questionnement, un message pour nous aider à traverser cette dure période du monde moderne. Aux USA, les foreclosures sont toujours en augmentation, le prix du baril va continuer à monter et provoquer le double-dip que tout le monde craignait, en France on ne parle plus de pouvoir d’achat tellement le mot a été usé jusqu’à la corde et les jeunes ont toujours moins d’argent pour vivre, pour sortir, pour s’amuser. On ne demande pas une révolution (bien que), mais au moins l’équivalent d’un What’s Going On de Marvin Gaye qui deviendrait un album pan-musical et crossover, un symbole de la modernité en doute, une hybridation entre les Black Eyed Peas et Bon Iver. C’est totalement facile à faire en plus, Drake aurait pu faire ça, il a le son, l'aura, le côté flipounet aussi.

 

Mais non. Au contraire, la musique a suivi le chemin du business en général: traversons cette crise, le chômage, les familles qui perdent leurs maisons, les autres qui ont peur d’être déclassées, la terreur de l’argent, tout ça en baissant le dos tout en affichant encore plus de bling-bling Dior et de mélodies de refrain qui se résument à un « Hey yo ! » avec en bonus l’option d’un featuring qui dirait « Hey Yo ! » et « Yo Hey ! ».

 

L’article du NYT n’est pas si méchant, je peux l'être beaucoup plus. Bien sûr, dans toutes les catégories de musique populaire, il y a des phénomènes marginaux qui parviennent à susciter de l’admiration. Dans la house, il y a plein de noms comme Hercules & The Love Affair qui attirent un consensus général parce que tout le monde veut croire à cette réapparition du brillant des grandes époques de la house. Les Daft Punk réussissent avec force, au stade de lancer un nouveau packaging de Coca Cola (sure, why not), Pedro Winter offre la techno aux kids avec le sexy DJ Mehdi, et la house classique réapparaît chez les jeunes Chez Moune, là où on reconstruit la house d’il y a 25 ans avec énormément de oooomph et d’énergie. Il y a Soprano dans le hip hop français et Lil'Wayne aux USA.

 

 

Seulement deux idées

 

Mais le NYT demande carrément si tout le monde est devenu, comment dire, simplement con ? La domination des morceaux de 3 minutes avec deux idées est le résultat d’une overdose d’infos subie par le public dont l’attention span diminue au fur et à mesure du ballonnement des news qui entourent leurs artistes préférés. Tout le monde parle de l’overkill de Lady Gaga, quand on inonde tellement le marché d’infos pensées et dirigées vers les kids que ça allienne une grande partie du public… moins con. Chaque fan tente de suivre désespérément le courant des tweets, des remixes, des versions parodiques de tel ou tel morceau et tout ça réduit la valeur intrinsèque du single.

La pop a détruit l’album en tant que concept, maintenant la pop est en train de détruire le single en tant que concept. La pop devient ce que l’on redoutait: une musique de ringtones même si je suis persuadé que les ringtones se vendent moins qu’il y a 5 ans, mais le format reste. Akon a gagné des millions avec des tubes à la chaîne qui ont tous des onomatopées pour refrains, et je ne dis rien contre Lady Gaga mais je persiste à penser qu’il faut être sincèrement débile pour écouter un de ses  « albums » en entier, à la suite. Et encore, tout ceci est visuellement parfait quand ça vient d’Angleterre et des USA. Mais surtout, ne jetez pas un œil sur la production française parce que c’est une horreur, vous allez choper un CMV super rare qui vous rendra sourd. Merci Pascal Nègre.

 

Je vais vous dire un truc que, en tant qu’ex-journaliste musical, je ne crois pas avoir déjà écrit. Mon papa est un immense fan des Black Eyed Peas. Il a 82 ans. Il me téléphone et me demande: « Tu as leur dernier album ? Elle est sensasss cette Fergie » (avec l’accent Pied-Noir, c’est encore plus drôle). Ou alors « Tais-toi, j’ai acheté le disque de Guetta, ça c’est du tonnerre ». Il me scie à chaque fois ! Mon père qui me parle de Guetta ! A 82 ans ! J’ai l’air de quoi moi ? Et j’adore le fait que mon père connaisse toutes leurs vidéos et je me dis qu’on a atteint le but pédagogique que l’on s’était tous donnés comme objectif au début de la house. Mais… peut-on s’arrêter maintenant ? Ou ne pas aller plus loin dans cette direction ? Please ?

 

Le NYT confirme ce qu’on a tous compris. Oui, l’esprit de la house et de la techno sont morts et subsistent à peine dans l’underground, mais ces mouvements musicaux ont imposé le cadre de la musique moderne. Dans les « paroles » des chansons, dans les vidéos, dans les fringues, tout se passe dans le night-club désormais, ou plutôt, la pièce VIP. C’est dans toutes les vidéos. Tous les beaux mecs et les belles filles se dirigent désormais vers la pièce VIP dans les films d’action et on verra ça bientôt dans les pubs pour Nissan, c'est certain. C’est là où il y a l’alcool, la drogue et les guns. On n’est pas dans le partage en masse de la house, on est à nouveau dans l’antre du pimp et du privilège. Et tout le mode veut en être, surtout à 1300 dollars la bouteille de Dom Pérignon. C’est l’antidote de la crise, la pièce balisée hors de la pauvreté, la gated community du clubbing. Et la seule chose qu’on se demande, en simples amoureux de la nuit, c’est: à force de nous montrer des clubs super fashion dans les vidéos, avec des lumières à tomber par terre et des dance floors qui brillent de partout, qu’est-ce qu’on attend pour créer ces clubs, littéralement, brique par brique, surtout en France ? Vous avez remarqué les lumières cheapos à Flash Cocotte et les chiottes dégueulasses partout ailleurs ?

 

 

Nous, on a lâché l'eurobeat

 

La réalité est donc pire que ce que l’article du NYT décrit poliment. L’Amérique est tombée amoureuse de l’Eurobeat que nous avons consommé sans relâche depuis… 1980 — et même avant si on parle de Giorgio Moroder. On croyait que les Noirs américains ne tomberaient jamais dans Depeche Mode et Sinitta. Pauvres de nous, ils couronnent en 2011 ce qu’on a déjà avalé et digéré avec jubilation depuis la Hi-NRG. Ce n’est qu’une question de mois avant que Kid Cudi fasse un remake de Hi-NRG d’Evelyn Thomas. Ou T.I. reprenne d’une manière hypra cool un vieux tube de Sigue Sigue Sputnik. Est-ce que Jay Z va se mettre à faire de l’Italo disco ? Imaginez un peu, ça marcherait !

 

Peut-être que cette bêtise pop que dénonce le NYT, il faut la chercher derrière la perte de la sincérité. La crise économique que tout le monde subit, si elle n’est pas commentée socialement par un grand disque social fédérateur à la What’s Going On, reste le principal moteur d’une désillusion critique – qui n’empêche pas de s’amuser, bien sûr, pour oublier. Soit la crise accouche d’un chef d’œuvre, soit elle accouche d’une sonnerie de téléphone. Ou d’un tweet. Super. Tout est si conceptuel de nos jours que même lorsqu’un nouveau arrive, avec des motivations sincères, il est avalé tout cru par la vision moderne de l’analyse des références musicales qui supporte le fonctionnement de cet artiste nouveau. Il est passé au crible de nos cerveaux trop intelligents, trop remplis de l’expérience de milliers de maxis. Tout le processus musical perd sa simplicité. Dans tous les cas, la musique d’aujourd’hui est basée à 85% sur le cynisme, pas forcément un cynisme méprisant et calculateur, mais en tout cas un cynisme supérieur à l’artiste lui-même. C’est comme si le public était partagé entre deux populations. D’un côté le public con, qui crie pour n’importe quelle raison sur le plateau du Grand Journal de Canal, des gosses cons jusqu’à la moelle, le genre de truc qui tue l’amour de la pop en deux secondes. Soit le public est au-dessus de l’artiste, il est là, très difficile à convaincre, les bras croisés, en train de signifier à l’artiste: « Show us what you’ve got ». Like, je te préviens on est très difficiles et c’est pas parce que t’arrives avec une guitare sèche, du rimmel et un pling plong de synthés rudimentaires que tu vas nous surprendre. On a déjà vu ça il y a longtemps avec… Soft Cell.

 

La pop est LE média de la sincérité. Et c’est ce que nous avons perdu, pour toujours je crois. Et quand la sincérité s’estompe, quand le cynisme est propulsé par la génération des 12 ans qui décide désormais de tout, c’est une forme de bêtise qui dirige le reste du monde. Le morceau de 3 minutes avec deux idées, en effet. Quand notre cerveau exige un morceau de dix minutes avec 400 idées.


Didier Lestrade

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